Sous le ciel d’hiver de Reims, quelques lampions s’élèvent lentement, portés par un souffle discret et une émotion palpable. Ce samedi 27 décembre 2025, derrière la Cartonnerie, là où la Maraude citoyenne rémoise distribue habituellement repas et boissons chaudes, le temps semble suspendu.
Il ne s’agit pas d’un événement officiel, encore moins d’une cérémonie solennelle. C’est un hommage simple, presque fragile, rendu à Morgan Rose, mort d’hypothermie dans la nuit de Noël, à 35 ans, en plein centre-ville.

La veille encore, la place d’Erlon brillait de mille feux. Les décorations de fin d’année, le carrousel illuminé, les terrasses animées donnaient l’illusion d’une ville protégée par la fête. Et pourtant, c’est là, au cœur de ce décor festif, que Morgan Rose a perdu la vie, dans la nuit du mercredi 24 au jeudi 25 décembre. Le contraste frappe ceux qui se rassemblent aujourd’hui : comment, dans un espace aussi vivant, un homme a-t-il pu mourir de froid, presque dans l’indifférence générale ?
Zahia Nouri, fondatrice et présidente de la Maraude citoyenne rémoise, se tient au milieu du groupe. Pour beaucoup, elle est plus qu’une bénévole : une présence constante, une voix familière, parfois une figure maternelle. « Je le connaissais bien », confiait-elle quelques jours plus tôt à France 3 Champagne-Ardenne. Morgan faisait partie de ceux qu’elle croisait régulièrement lors des maraudes, de ces visages que l’on apprend à reconnaître, à écouter, sans jamais vraiment pouvoir protéger totalement.
Avant le temps d’hommage, la maraude a suivi son cours habituel. À 14 heures, comme chaque mercredi et chaque samedi, les bénévoles étaient là, à servir des boissons chaudes, à distribuer de la nourriture, à échanger quelques mots. Pour Zahia Nouri, ce rituel n’est jamais anodin. « Le but, c’est de tous se retrouver. Quelle que soit leur situation. On est tous ensemble, on est avec eux », explique-t-elle aux journalistes Lucas Sares et Lucile Philippot. « Il ne faut pas rester chacun dans son coin. Moralement, c’est hyper important. »
À la Maraude citoyenne rémoise, insiste-t-elle, il n’y a pas de catégories. « SDF, précaires, ce qu’on veut : à la maraude, il n’y a pas de statut. » Cette phrase, répétée presque comme un mantra, prend une résonance particulière après la mort de Morgan Rose. Car au-delà du drame individuel, c’est toute la question de l’invisibilité sociale qui surgit, celle de personnes que l’on croise sans vraiment les voir, jusqu’au jour où l’irréparable survient.

Lorsque Zahia Nouri prend la parole pour annoncer l’hommage, le silence se fait naturellement. « Comme vous avez tous pu voir, Morgan, il est parti. À cause du froid », dit-elle simplement. Les mots sont sobres, mais lourds de sens. Elle évoque ensuite un appel passé plus tôt dans la journée aux parents et au frère de Morgan. « On va faire une quête, parce qu’ils manquent d’argent pour l’enterrer. S’il doit finir avec les indigents, ça, c’est hors de question. »
Deux lampions sont préparés. Deux lumières pour rappeler qu’un homme a existé, qu’il a compté pour quelqu’un. Avant le lâcher, Zahia Nouri explique le choix de la musique. « On va mettre un morceau qui correspond à votre situation, vous les SDF. » Un homme debout, de Claudio Capéo, résonne doucement. La chanson parle de dignité, de résistance, de cette capacité à rester debout malgré les épreuves. Lorsque les lanternes s’envolent, certains lèvent les yeux, d’autres restent immobiles, comme pour retenir quelque chose qui s’échappe.
Après ce moment chargé d’émotion, Zahia Nouri revient sur le sens de ce geste. « Bien sûr, c’était important. En sa mémoire, comme ça, on ne l’oublie pas. Pour nous, c’est symbolique : on dit qu’il a rejoint les étoiles. » Puis elle ajoute, presque dans un souffle : « Qu’on le côtoyait ou pas, il ne faut pas l’oublier. » Cette phrase résume à elle seule l’enjeu de la journée : refuser que Morgan Rose devienne un simple fait divers de plus.
Très vite, la discussion glisse vers la réalité quotidienne de la rue. « On ne vit pas dans la rue, on y survit », martèle Zahia Nouri. « On ne peut pas vivre dans le froid. » Elle se souvient de cette fameuse nuit de décembre. « Mercredi et jeudi, c’était horrible. On ne peut pas rester dehors comme ça, toute la journée et toute la nuit. » Le soleil de ce samedi contraste cruellement avec le souvenir de cette nuit glaciale.
Un bénéficiaire de la maraude accepte de témoigner au micro de France 3. Sa voix est calme, mais ses mots sont précis. « Il y a le froid. On n’est pas forcément tout le temps en mouvement. Quand on fait la manche, on est souvent assis. À stagner. Et quand vient le soir, c’est là où il fait le plus froid. » Il marque une pause, puis ajoute : « Les couvertures, ce n’est pas suffisant. Moi, j’ai dormi dans une tente. J’avais froid. »
Il parle aussi de la solitude, de ce poids invisible qui pèse autant que le froid. « Quand on est tout seul, il n’y a personne pour se soutenir. On se soutient tout seul. » Ces mots font écho à ce que Zahia Nouri répète depuis des années. « La solitude, elle tue », affirme-t-elle sans détour. « La preuve, puisqu’il est mort, Morgan. »
Après le drame, le maire de Reims, Arnaud Robinet, est intervenu pour préciser que Morgan Rose « bénéficiait d’un logement » mais qu’il « retournait volontairement à la rue » et qu’il était « très suivi par les services sociaux ». Une déclaration qui, sans chercher la polémique, soulève de nombreuses interrogations parmi les acteurs de terrain. Pourquoi une personne disposant d’un logement choisit-elle de retourner dehors ? Que manque-t-il entre l’attribution d’un toit et la possibilité réelle d’y rester ?
Pour Zahia Nouri, la réponse est claire et dépasse le cas de Morgan. « Avant un toit, il avait besoin de soutien psychologique, d’encadrement, d’un vrai accompagnement. » Elle insiste sur ce point souvent oublié dans les politiques publiques : un logement ne suffit pas toujours. Sans suivi, sans lien humain, certains lieux deviennent invivables pour des personnes fragilisées par des années de rue, de traumatismes ou de ruptures familiales.

Ces situations s’inscrivent dans un contexte plus large. Depuis plusieurs années, les associations alertent sur l’augmentation du nombre de personnes sans domicile fixe, malgré les dispositifs existants. Sous la présidence d’Emmanuel Macron, des réformes ont été engagées avec l’objectif affiché de favoriser l’autonomie et le retour à l’emploi. Mais sur le terrain, les bénévoles constatent une autre réalité : des parcours de plus en plus chaotiques, des aides difficiles d’accès, et une précarité qui s’installe dans la durée.
La question du logement social, notamment, revient régulièrement dans les échanges. Les délais d’attente s’allongent, les loyers restent élevés, et même avec des aides comme l’APL, beaucoup peinent à suivre. Pour certains, la rue devient une impasse, mais aussi un espace paradoxalement familier, où l’on retrouve des repères, aussi durs soient-ils. « On ne choisit pas la rue », rappelle Zahia Nouri. « On y arrive parce qu’on n’a plus d’autre solution. »
Dans ce contexte, la Maraude citoyenne rémoise agit comme un filet de sécurité informel. Sans subventions, grâce aux dons et à l’engagement de bénévoles, l’association propose des repas, des vêtements, mais aussi des douches chaudes mobiles. Surtout, elle offre une présence. « Joignable tout le temps », Zahia Nouri « n’arrête pas », disent ceux qui la connaissent. Pour beaucoup, elle est la première à appeler quand tout s’effondre.
Mais cette action, aussi précieuse soit-elle, ne peut remplacer une politique sociale structurée. Les bénévoles le savent, sans pour autant se poser en donneurs de leçons. Ils racontent simplement ce qu’ils voient : des hommes et des femmes qui passent entre les mailles du filet, des dispositifs pensés pour des parcours “idéaux” qui ne correspondent pas à la complexité des vies brisées.
La mort de Morgan Rose agit alors comme un révélateur. Elle rappelle que derrière chaque chiffre, chaque rapport administratif, il y a des visages, des histoires, des familles. Les proches de Morgan ont d’ailleurs lancé une cagnotte en ligne pour financer ses obsèques, preuve que même après la mort, la précarité continue de peser lourdement.

Lorsque les derniers lampions disparaissent dans le ciel de Reims, l’émotion ne s’éteint pas pour autant. Elle laisse place à une forme de détermination silencieuse. « On a marqué le coup », résume Zahia Nouri. « Avec tous nos amis de la rue, et ceux qui ne sont pas de la rue. » L’idée n’est pas seulement de se souvenir, mais de refuser l’oubli, de continuer à témoigner.
Car au fond, cet hommage n’est pas seulement celui rendu à Morgan Rose. Il est aussi un appel discret, mais puissant, à regarder autrement la pauvreté, à comprendre que mourir de froid en 2025, en France, n’est pas une fatalité naturelle, mais le résultat d’un enchevêtrement de solitudes, de manques et de choix collectifs.
Tant que ces réalités resteront cantonnées à des moments d’émotion ponctuels, d’autres lampions s’élèveront encore. Et derrière chaque flamme, il y aura la même question, lancinante : comment une société peut-elle accepter que l’on survive, plutôt que de vivre ?

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