Plus de vingt ans après les fameux cris « Gibeerrrt ! » résonnant dans les salles obscures et gravés à jamais dans la mémoire des spectateurs, une question demeure : que devient Bernard Farcy, l’acteur qui a donné vie au commissaire le plus loufoque et attachant de la saga Taxi ? La réponse, loin d’être anecdotique, offre un regard fascinant sur un artiste qui a choisi, délibérément, de s’éloigner du brouhaha médiatique pour suivre sa propre voie.

Quand Taxi sort en 1998, Bernard Farcy n’est déjà plus un inconnu. Mais c’est bien le rôle du Commissaire Gibert – ce chef de police autoritaire, maladroit, imprévisible et touchant – qui l’inscrit dans l’imaginaire populaire français. La franchise écrite par Luc Besson, devenue l’une des plus grandes réussites du cinéma hexagonal avec plus de 30 millions d’entrées pour les quatre premiers volets, ne serait tout simplement pas la même sans la présence explosive de Farcy.
Face au duo Samy Naceri – Frédéric Diefenthal, il impose une force comique singulière, mélange de naïveté et de mégalomanie irrésistible. Chaque réplique, chaque froncement de sourcil, chaque posture décalée font de Gibert un personnage culte, au point que Farcy devient l’exemple rare d’un acteur secondaire devenu indispensable à l’ADN de la saga.
Né en 1949 à Lyon, Bernard Farcy vient du théâtre, qu’il a longtemps pratiqué avant d’aborder le cinéma. On le retrouve dans Les Trois Frères, Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre, Iznogoud, mais c’est un rôle bien différent qui lui apporte une reconnaissance internationale : celui du général Charles de Gaulle dans la mini-série Le Grand Charles (2005).
Cette interprétation magistrale lui vaut une nomination aux International Emmy Awards en 2006. Une distinction rare pour un acteur français préférant les trajectoires sensibles aux carrières formatées.
Jouer De Gaulle a été un défi immense. Farcy raconte qu’il pensait n’incarner qu’une silhouette, avant de se retrouver à explorer l’homme, son histoire, son mystère intérieur. Il refuse l’imitation, lui préférant « une vérité crédible ». « Le cinéma n’a pas besoin d’être exact, il doit être convaincant », confie-t-il. Une phrase qui résume à elle seule sa philosophie de comédien.

En 2018, il accepte de revenir dans Taxi 5, où Gibert est devenu maire de Marseille. Malgré plus de trois millions d’entrées, l’expérience s’avère décevante pour lui. Dans l’émission de Jordan de Luxe en 2024, il se montre sans filtre :
« S’il y avait eu Samy et Diefenthal, l’équipe d’origine, j’y serais allé sans hésiter. Taxi à la maison de retraite, je l’aurais fait ! Mais pas comme ça. »
Pour Farcy, ce n’est pas un simple commentaire amer. Il exprime la nostalgie d’une troupe soudée, d’une énergie de plateau impossible à recréer avec une équipe nouvelle. Il avoue s’être senti isolé, étranger à l’esprit qui avait fondé le succès de Taxi.
Il l’a affirmé clairement : il ne reviendra jamais pour Taxi 6 si Franck Gastambide reste aux commandes. Une décision ferme, tranchée, fidèle à son caractère.
Contrairement à beaucoup d’acteurs, Bernard Farcy n’a jamais recherché la notoriété. Ce qui le passionne, c’est l’humain, les rôles complexes, le plaisir de construire un personnage. Il traite chaque projet comme une aventure, non comme un calcul de carrière. Il l’a dit un jour avec une simplicité désarmante :
« Je ne veux pas d’une carrière. Je veux un voyage. »
Tout est là. Farcy choisit ses rôles par instinct, par besoin intime de création, bien plus que par stratégie.
À 75–76 ans, l’acteur ne parle pas de retraite. Mais il savoure un rythme plus lent, plus intérieur. Il partage son temps entre Paris, où il tourne encore, et Marrakech, où il se ressource, lit, écrit et médite sur son art.
Il lit énormément – parfois quatre ou cinq heures par jour. Il prend des notes, élabore des idées de scénarios, nourrit son imaginaire comme on entretient un jardin secret. Ses proches le décrivent comme un « ermite élégant », sans réseaux sociaux, sans scandale, sans exposition inutile.
Sa vie privée demeure un mystère : aucune information publique sur une épouse ou des enfants. Peut-être n’en a-t-il pas, peut-être protège-t-il farouchement les siens. Mais le choix du silence, lui, est totalement assumé.
En 2024, il revient avec Meurtre à Honfleur, où il interprète Paul Mesnil – un ancien policier – et collabore à l’écriture du scénario. Le film s’inspire directement de ses séjours à Honfleur, ville qu’il connaît intimement. Il en décrit l’atmosphère comme « un décor à la Agatha Christie », entre brume, ruelles pavées et parfums d’océan.
Quand on lui demande si Paul lui ressemble, il sourit :
« D’une certaine manière, oui. Il y a toujours un peu de nous dans ce que nous jouons. »
Chez Farcy, la création est le prolongement naturel de l’expérience humaine.
Il le dit sans vanité : il ne rêvait pas de sommet, mais il sait la chance qu’il a eue de croiser Johnny Hallyday, Alain Delon, Jean-Paul Belmondo, Nathalie Baye et tant d’autres grands noms du cinéma et de la musique. Des rencontres que « le petit garçon de Lyon n’aurait jamais osé imaginer ».
Le rôle dont il est le plus fier reste celui de De Gaulle, qu’il juge « le plus vaste, le plus complexe, le plus profond ». Taxi, lui, lui a offert la célébrité – une reconnaissance qu’il accueille avec gratitude, mais sans s’y soumettre.
Ses partenaires décrivent un homme calme, érudit, discret, d’une grande exigence professionnelle. Parfois perçu comme distant, mais toujours juste, toujours vrai. Il fuit le superflu, préfère la réflexion au bavardage, la préparation minutieuse à l’improvisation tape-à-l’œil.
Il avance avec modestie, sans chercher à plaire. Ce sont ses rôles, non sa vie privée, qui parlent pour lui.
Libéré de l’obligation de séduire, de l’image du « commissaire fou », des pressions du marché et des réseaux sociaux, il s’accorde ce qu’il a toujours recherché : la liberté. Celle de choisir ses rôles, de disparaître quand il le souhaite, de créer en silence.
Aujourd’hui, même s’il apparaît plus rarement, il demeure une figure inoubliable pour plusieurs générations. Gibert peut faire rire, exaspérer, surprendre, mais l’homme qui l’incarne vit avec finesse, discrétion et une profonde fidélité à son art.




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