À 97 ans, alors que le temps semble devenu à la fois un compagnon doux et sévère, Line Renaud vit toujours à La Jonchère — la villa mythique perchée sur les collines paisibles de Rueil-Malmaison. Près de huit décennies se sont écoulées depuis le jour où elle et Loulou Gasté, l’homme de sa vie, ont investi toutes leurs économies pour acheter ce terrain en 1949. « Je n’avais que 20 ans, on nous a pris pour des fous ! », confiait-elle un jour à Paris Match. Mais s’il existe quelque chose qui a façonné Line Renaud du début à la fin, c’est bien son goût pour les choix difficiles — simplement parce qu’elle y croyait.

La maison de Line Renaud à Rueil-Malmaison, où elle vit depuis 76 ans | AD  Magazine

La Jonchère n’est pas une maison comme les autres. C’est une forteresse de souvenirs, un musée vivant de toute une carrière et d’une histoire d’amour hors norme. Les murs ornés de motifs anciens, les grandes fenêtres ouvrant sur une mer de verdure, les couloirs en bois où résonnaient autrefois les rires des amis artistes… tout semble y être resté intact. On raconte même que l’odeur du bois humide après la pluie lui évoque instantanément des années d’insouciance auprès de Loulou.

La villa s’étend sur un vaste terrain, discret, presque coupé du tumulte de la banlieue parisienne. Depuis l’allée pavée menant au portail de fer patiné par le temps jusqu’au jardin de rosiers qu’elle entretient elle-même, La Jonchère porte la marque des lieux aimés patiemment, lentement, par quelqu’un qui sait que ce qui compte se cultive avec tendresse.

Dans le salon, le vieux piano de Loulou trône encore, immobile, comme si personne n’osait le déranger. Les photographies en noir et blanc des jours glorieux de la musique française, des soirées artistiques, des visages légendaires devenus icônes… toutes sont disposées comme si un simple geste suffisait à faire renaître les instants d’autrefois.

Rien d’étonnant alors que la question qui la suit depuis des années soit devenue presque incontournable : qui héritera de La Jonchère ? Qui arpentera ces allées de pierre, ouvrira la porte de la chambre où elle a rédigé tant de lettres, s’assiéra dans le jardin où elle a pleuré, ri, grandi, aimé, perdu ?

La maison de Line Renaud à Rueil-Malmaison, où elle vit depuis 76 ans | AD  Magazine

Après l’AVC de 2019 qui l’a clouée à l’hôpital pendant 93 jours, Line Renaud a dû affronter plus sérieusement la notion de « préparer son départ ». « Penser à cela ne fait pas mourir », dit-elle. Ce n’est pas de la peur, mais de la lucidité. Et cette femme lucide a tracé une ligne directrice nette : elle a créé le Fonds Line Renaud – Loulou Gasté, une structure dédiée à la poursuite de ses combats et de ses valeurs. Chaque année, le fonds attribue une aide à un médecin pour ses travaux, une autre au Sidaction — cause à laquelle elle a donné tant de sa vie — ainsi qu’une troisième à une association choisie avec soin.

Pour Line Renaud, un héritage n’est pas une somme. C’est une continuité. Voilà pourquoi elle a confié le relais à Claude Chirac et Muriel Robin — deux femmes qu’elle chérit et respecte profondément. Elles comprennent sa vision et savent ce que signifie maintenir allumée la flamme d’une cause.

Cependant, La Jonchère occupe une place à part. Car cette villa n’est pas seulement un bien immobilier : c’est le symbole d’un amour et d’une carrière exceptionnelle. Le fonds devra-t-il la vendre ? Passera-t-elle entre les mains d’un particulier ? Ou sera-t-elle transmise selon une formule particulière dont elle a déjà parlé à demi-mot ?

Line Renaud ne se voile pas la face : entretenir La Jonchère coûte très cher. L’immense terrain demande des soins continus, l’architecture ancienne nécessite des rénovations régulières… « Le fonds pourrait être amené à vendre La Jonchère », admet-elle. Ces mots sont doux, mais derrière eux se cache une mélancolie profonde.

La maison de Line Renaud à Rueil-Malmaison, où elle vit depuis 76 ans | AD  Magazine

Elle rêve de connaître ceux qui vivront après elle dans ces murs, rêve que la maison soit aimée comme elle l’a été. C’est pour cela qu’elle n’écarte pas l’idée d’un viager — permettant à la propriétaire de choisir le futur occupant tout en vivant toujours dans la maison jusqu’à son dernier souffle. Une manière élégante de protéger l’âme du lieu.

Et puis, un nom revient. Un nom qui fait sourire tant il semble évident, presque écrit d’avance par la vie : Dany Boon.

Tout le monde connaît l’amitié singulière qui les unit. Elle dépasse largement les cadres habituels du milieu artistique. C’est une affection à la fois filiale, complice et profonde. Elle l’appelle « mon fils un peu », expression tendre que rien ne semble pouvoir altérer. Elle raconte même avoir « demandé la permission à sa mère » avant de le surnommer ainsi — comme pour conférer à ce lien une légitimité symbolique.

La rumeur selon laquelle Line Renaud rêverait de le voir s’installer à La Jonchère est née d’une phrase prononcée avec légèreté mais pleine de sens : « Je ne lui en ai jamais parlé. » Une phrase simple, mais qui n’existerait pas s’il n’y avait pas, derrière, un désir intime. Ni affirmation, ni démenti. Cette nuance, si typique d’elle, a suffi à éveiller toutes les curiosités.

Alors, Dany Boon deviendra-t-il réellement le prochain occupant ? Peut-être oui, peut-être non. Car cela ne dépend pas seulement de l’affection qu’elle lui porte, mais aussi des décisions du fonds et des impératifs financiers. Pourtant, dans un monde où la logique l’emporte souvent sur le sentiment, le souhait silencieux de Line Renaud a quelque chose de profondément lumineux : elle voudrait que sa maison continue de vivre à travers quelqu’un qu’elle aime.

Line Renaud, ce « rêve secret » concernant Dany Boon et sa maison

Imaginer Dany Boon dans ce jardin, entre les rosiers de Line, assis sur la marche en pierre où elle observait les couchers de soleil… voilà une image presque poétique. Une transmission apaisée, douce, entre deux artistes de générations contrastées mais animés par la même générosité, la même humanité, le même engagement.

Aujourd’hui encore, en traversant les pièces de la villa, on sent le souffle du passé. Et dans ce passé, bat toujours la force tranquille de Line Renaud, femme qui n’a jamais laissé la douleur ou l’âge étouffer sa volonté. Même lorsqu’elle aborde la fin de son propre chemin, elle pense encore aux autres, à la continuité, à la trace qu’elle laissera.

Un jour, La Jonchère changera peut-être de mains. Mais rien ne pourra effacer l’amour qu’elle y a semé. Que l’avenir revienne au fonds, à un inconnu ou à Dany Boon, la villa restera un témoin fidèle d’une vie magnifique. Une vie vécue pour l’art, pour la générosité, pour ceux qu’elle a chéris.

Et peut-être qu’au fond, à 97 ans, ce qui apporte à Line Renaud la plus grande paix n’est pas d’avoir une réponse définitive, mais de savoir qu’elle a transmis assez d’amour pour que ce qui lui appartenait continue d’être préservé — même lorsqu’elle ne sera plus là pour en être témoin.

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